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"C'est très difficile de "s'expliquer" - une interview, un dialogue, un entretien. La plupart du temps, quand on me pose une question, même qui me touche, je m'aperçois que je n'ai strictement rien à dire. Les questions se fabriquent comme autre chose." Gilles Deleuze - Claire Parnet, Dialogues, 1996.

lundi, novembre 21, 2005

Das war eine schöne Party 

Dans les transitions, dans les charnières de la vie qu'on lira plus tard comme une évidence, à coeur ouvert, me reviennent mes atermoiements, mes désirs ajournés, les livres et amours oubliés.
Je n'ai jamais su m'installer définitivement quelque part, je disais autrefois que j'avais toujours "divorcé". Devant le visage buriné et sybillin de Cendrars, Quand on aime il faut partir. J'ai toujours pensé cette phrase comme une évidence. J'ai toujours pensé que l'immanence vaudrait bien ceux que je laissais derrière moi, hors moi, dans cette course en avant que j'impulsais à ma vie. Tout devrait se résumer à la rencontre, à l'entente totale irréfragable des heures tardives, éphémères, de la nuit.
Demain arrive déjà et tes sourires sur papier glacé m'émeuvent pourtant encore. J'ai besoin de lire ces livres qui vous coupent de tout manque, ces livres qui toujours m'offraient un échappatoire. Pour échapper à quoi ? Tu sais ouvrir le livre, une page et, tac, tout repart autour de moi, comme dans quelques plans d'à bout de souffle ou de Pierrot le fou. Le spectateur français, Marivaux, dis tu crois ?

mardi, novembre 15, 2005

Ecrire debout 

Pourquoi écrire ici ? Encore ou à nouveau. Dans les mots, palimpseste, dans les mots, panoptique, on contrôle quelques fragments d'histoire et l'on sourit sans cesse. Parce qu'on écrit seul et pour soi, d'abord. Parce que c'est une histoire de rencontres, de captures, des anciens livres lus et des remontées intérieures. On ne peut être faible en écrivant. Les instants se figent, on retrouve la conquête impossible d'un langage, d'un discours. "Wenn aus der Ferne da wir geschieden sind Ich dich noch kennbar bin", disait Hölderlin dans son exil intérieur, dans son préssentiment que tout peut se rompre demain, que tout équilibre de mots, toute possibilité de communication n'est que précaire, périssable.
C'est avant tout ça, cet amas de mots, une immense machine à traduire, à soupeser quelques instants, à les passer au crible de quelques phrases. C'est aussi une histoire de sortilèges ou d'envoûtements parce qu'on ne décrit jamais, on raconte toujours. Parce que "Wenn aus der Ferne", lui dit-il à sa Diotima, "Wenn aus der Ferne da wir geschieden sind", c'est aussi un moyen d'effacer cette distance, toute cette incompréhension possible, probable et qui grossit déjà. "Ich dich noch kennbar bin" parce qu'au fond l'incompréhension ne compte pas tant que ça, parce que tout ça est avant tout un immense besoin de séduire, une immense machine pour dire tiens tu me reconnais encore au travers de tout ça, tu penses à moi, dis ?
Ecrire c'est donc moins une histoire de mots, que de ce qui se passe autour, dans l'espace d'incompréhension qu'ils entrouvrent. Ce théâtre qu'on monte pour soi même et à deux, ce théâtre joue souvent la même pièce, quand bien même le décor change. Tu penses à moi dis ? On est dans le phatique, sans message autre que l'essentiel, dis, tu sens au fond là mon coeur qui palpite ? C'est un peu ça l'histoire de La fille à la valise. C'est une histoire d'incompréhension, comme toutes les vraies histoires. Elle est là dans la ville seule, il est là dans son monde seul. Deux solitudes, ça ne s'apprivoise pas, dans ces corps, ces mots qui s'échappent, il n'y a au fond que ça : une profonde acceptation de l'autre, de la solitude de l'autre, de la morsure des corps, des mots. C'est un peu ça écrire, c'est fourbir des armes et dire : toi là bas, tu ne me comprendras pas, mais est-ce qu'au fond j'ai des armes pour te toucher quelque part. Qu'est ce que je peux t'infliger, qu'est-ce que je peux te faire ressentir ? Voyons voir tes failles. Et comme on ne connaît jamais que soi même, on tire toujours là où on a mal. On monte quelques embuscades, on charge les fusils pour les coeurs dévastés.

samedi, novembre 12, 2005

Des histoires d'eau 

Après le denier S veineux de la Seine sage, vers Neustadt affrontant les flots de l'Elbe sauvage, puis la vaste Tamise j'ai toujours été des villes fleuves.
J'en désirais beaucoup dans la lenteur du soir. Les villes tentaculaires et les femmes au passage se confondaient sans cesse, d'une station de métro, d'un croisement fortuit, ou dans les tramways bleus qui ne circulaient plus. Sur les pavés brutaux, nous ne nous ménagions guère. Depuis vos yeux sans cesse s'ouvraient une rue nouvelle éclipsant un moment la tristesse des lendemains d'enfant.
La courbe pleine des corps qui passent n'effaçait pourtant pas le masque de vos yeux fous, vos yeux de louve à genoux et qui s'emplissaient d'eau. Je repensais à vous comme à demain probable, vos lèvres et vos cheveux s'échappant dans mon cou. Parce que dans les rencontres, tout est toujours très simple comme un fil tendu qu'on effleure des doigts. Et puis le fil se casse, ou se distend parfois. Et le bac de passage que nous chargions sans cesse s'en allaient à vau l'eau malgré ses chaînes fidèles.
Tout repartait alors comme d'un premier élan : des filles nouvelles reposant leurs valises dans les gares lointaines, les soubresauts du train m'en paraissant plus fous.

mardi, novembre 08, 2005

Les enfants terribles 

Les vélos saccadaient nos corps endoloris. Le long du fleuve, là où le sentier était désséché par l'été, nous ne pensions qu'à aller plus vite. Dans la poussière, sous les arbres, l'orée de la forêt sautait à nos yeux.
J'avais quatorze, quinze ans à peine et je la désirais comme on peut croire aux miracles. Je la désirais lointaine et hauturière, ridicule et triste au bord du fleuve. Je roulais plus vite encore, mon coeur figé par la noyade. La mort et vous me semblaient impitoyables. Je crois pourtant, qu'au fond je n'étais pas si triste, j'aimais cette idée d'impossible, comme la marque des seuls amours véritables, ceux qui ne font qu'embraser nos yeux, comme au sortir d'une forêt sombre. J'aimais cette idée de la rencontre folle qui courrait tous nos jeux, cette rencontre toujours promise et sans cesse ajournée.
"Toute caresse, toute confiance, se survit", disait Eluard. Et pourtant au delà de toute cette impossibilité que s'acharnaient à construire nos coeurs d'enfants, il y avait bien plus qu'une caresse ou que toute confiance. Il y avait la promesse de tuer à jamais l'ennui de nos vacances et l'idée que le seul scandale pourrait être la mort du désir. Tout instant, tout regard se survit.
On nous sommait d'expliquer cette attitude. Les autres enfants, quelques adultes curieux attristés par ce jeu, s'acharnaient à délier les fils d'une intrigue que, justement, nous ne voulions dévoiler. Les barques glissaient au long du fleuve, les autres s'ébrouaient vigoureusement nous tançant, l'air moqueur. Le regard fort de cette certitude nous quittions le rivage, tandis que les autres enfants sautaient depuis le pont, en mimant la noyade.

Létals étaient vos rires 

Nous n'aimions que cette idée abstraite : nous vivrons, décousus de nos défaites. Rien ne pourra nous étreindre tant que la fuite vers l'ailleurs. L'arrogance, toujours, touchant nos coeurs, tout aujourd'hui résonnait en nous comme une revanche, comme si tout se résumait à l'orgeuil, au mépris. Rendus à l'évidence que toujours nous aurions à nous battre, nous nous refusions tout répit.
Nous n'aimions que les idées de conquêtes, que le futur qui embrase nos âmes aux dépens de nos sens. Dans nos esprits, tout se confondait dans cette lutte permanente pour garder face au monde, pour survivre aux autres. C'était la guerre. On s'en allait par les livres, par vos lèvres, tantôt cherchant des armes ou le réconfort des nuits à venir. Létals étaient vos rires.

Où sont nos coeurs adolescents ? 

Il est tard sur Londres. Ce matin le jour défilait fier et dans un froid abstrait. Jeanne Moreau susurrait, rauque, India Song. La chanson elle me parle d'elle, maintenant disparue, de son corps effacé, de ces nuits de nos nuits, de ce désir là, de ce désir mort. Et moi, je me complaisais en nostalgie.
J'aimais la fierté folle de mon adolescence, les cristallisations rapides pour les filles lointaines. Je revoyais les sapins verts d'une pureté brutale. Je revoyais vos sourires et vous qui tournoyait, d'un air de défi que je ne relevais pas. La musique parfois jouait plus fort. Dans quelques soirées, si parfois nous nous évitions, c'était pour mieux se retrouver ailleurs. Comme si finalement au delà de la rencontre impossible, au delà de ces regards là, on ne pouvait pousser que par le milieu.
Aussi tels les peupliers que l'on transplante pour les renforcer, nous décidions de ne jamais faner. Nous étions si jeunes pour la tragédie, que l'on se méprenait parfois : les fumées irréelles de l'amour nous refuseraient demain.
Je revoyais alors ce film de Truffaut, les mistons, comme un bref résumé : les tennis, les grands arbres et quelques amours innées aussitôt contrariées.